Un soir, juste avant son entrée en scène, le directeur du théâtre vint le voir et lui annonça que son spectacle ne marchait plus assez bien. La salle n’était jamais remplie et les critiques étaient désastreuses. À moins que cette représentation ne se passe à merveille, ce serait la dernière. Le vieil homme, désemparé, garantit au directeur que son numéro serait exceptionnel et que le public serait conquis. La boule au ventre et les mains tremblantes, le Ventriloque entra en scène accompagné de sa fidèle marionnette. Il s’assit fébrilement sur sa chaise, releva la tête et prit une grande inspiration. Pensant qu’il ne jouerait peut-être plus jamais en public, il s’appliqua au mieux et mit tout son cœur dans son numéro. Mais au bout de quelques minutes seulement, la voix d’un Petit Garçon aux yeux bleus s’éleva dans la salle : « Mais c’est pas un vrai ventriloque on voit ses lèvres bouger ! ». Sa mère lui souffla de se taire, mais le Petit Garçon aux yeux bleus réitéra : « C’est nul ! Même moi je peux le faire ! ». Les paroles de l’enfant retentirent dans les oreilles du vieux Ventriloque qui en perdit ses mots et le contrôle de sa marionnette. Des chuchotements parcoururent la salle et des spectateurs se levèrent pour partir. Le vieux Ventriloque, les mains tremblantes et le visage humide, finit malgré tout son spectacle, essayant de garder sa dignité jusqu’au bout. Lorsqu’il acheva son numéro, la salle était vide. Seul le directeur se tenait debout au fond de la salle, le regard sombre. *** Une fois dans sa loge, le Ventriloque regroupa ses affaires et les contempla pour la dernière fois. Lorsque son regard tomba sur sa marionnette, il ne put contenir son désespoir. Il l’attrapa et la jeta de toutes ses forces sur le sol, la brisant ainsi en deux. Le pauvre homme regretta immédiatement son geste. Il se plia en deux et ramassa avec le plus grand soin les morceaux éparpillés sur le sol. Il entendit alors un bruit derrière lui. Dans l’entrebâillement de la porte, le Petit Garçon aux yeux bleus qui se moquait de son malheur. Le vieil homme dévisagea l’enfant, en serrant de toutes ses forces la marionnette cassée entre ses mains. *** Quelque temps plus tard, toute la ville se mit à parler du plus extraordinaire numéro de ventriloquie jamais vu, réalisé par Pablo Le Ventriloque. Lors des ses nombreuses représentations, tous les spectateurs furent émerveillés par le Ventriloque, mais surtout fascinés par sa marionnette à laquelle il semblait donner vie. Dans le public, personne ne pouvait voir de loin, les yeux bleus terrifiés du Petit Garçon prisonnier à l’intérieur de la marionnette.
Il était une fois un vieux Ventriloque qui s’appelait Pablo. Jadis, il avait été l’un des plus célèbres ventriloques de son pays, mais sa gloire était passée et son talent s’était estompé. Il jouait à présent dans un petit théâtre, une fois par mois et ne vivait que de cela. ***
Fin